C’est la nouvelle religion des temps modernes. Tout le monde s’en fait complice, s’y adonne, y consent ou
s’y soumet. De l’enfant à l’adulte, personne n’y échappe. Il est pervers, parce que manipulateur, séducteur à ce point que nous sommes convaincus, sans même y réfléchir. Si lisse, si parfait,
aseptisé, déshumanisé, c’est l’émergence d’un nouveau monde créé. Un monde en dehors du monde, au-delà même de lui, celui qui comble nos moindres frustrations. Nous en rêvions, c’est désormais
une réalité. Il a contaminé les veines de notre quotidien. Sa présence nous est devenue familière. Il est la solution à notre perte de sens, ce mal sourd qui ronge l’humanité, et dont résulte
toute la dévotion que nous lui offrons. Certains lui vouent un culte plein d’espoir, dans l’attente qu’il puisse parer à chacun de nos manques. Pourtant, il a, lui aussi, ses virus. Mais, nous
voulons croire qu’ils ne peuvent nous atteindre dans notre chair, car ce monde-là est l’antithèse même du monde réel : le Virtuel.
Ainsi, à défaut de baby-sitter, avant il y avait la télévision, aujourd’hui, il y a mieux. A défaut de
s’inventer des jeux imaginaires entre eux, les enfants jouent, désormais, à tuer des méchants sur leur console. D’ailleurs, nous pourrions nous demander de quoi cherchons-nous à nous
consoler ? Toujours est-il que morts-vivants, ennemis, ce merveilleux progrès nous permet d’exterminer des juifs, des talibans, des arabes, tous ceux que l’on veut, ceux que l’on juge
nuisibles, comme des cafards. Mais, ne vous méprenez pas ! Nous sommes les gentils, ce sont eux, les méchants. Quand vient le soir, les enfants vont au lit et les papas reprennent les
mannettes. Certains me diront que ce n’est qu’un jeu ? Que c’est pour de faux ? Rien que du virtuel ? Et il est vrai que l’on se prend si vite aux jeux vidéo, car ils sont si
séduisants. D’autant que la technologie est de pointe, les graphismes en sont toujours plus réalistes. Maintenant, il suffit de faire les mouvements devant son écran et votre personnage virtuel
s’exécute. Si jamais, vous mourriez, mais que vous avez capitalisé des vies, dès lors, vous pouvez continuer la partie. Ainsi, ces soldats qui jouent à traquer et à tuer les méchants, à bombarder
les vilains hôpitaux, les écoles où poussent, sans doute, des futures graines de terroristes, à tirer sur tous ceux qui bougent, sans réfléchir, sans état d’âme, parce que ce n’est pas un
meurtre, d’autant moins un crime, que d’abattre froidement des civils du camp ennemi. C’est comme dans les jeux auxquels nous jouons, rien de plus, rien de moins. Si ce n’est que le mort n’a pas
d’autre vie que celle qu’on lui a prise. Cette banalisation de la violence virtuelle nous choque à peine, puisque ce n’est pas réel.
En outre, cette certitude est d’autant plus fausse, que le virtuel est si vrai, que nous pouvons vivre au
travers de son monde. Dites-moi ce que vous voulez que je sois et je le serai. Derrière notre écran, grâce à cette fenêtre sur le monde, nous sommes advenus à être nos phantasmes. Privés du
regard de l’autre, sans pudeur, en toute impunité, il n’y a plus de limites à nos désirs. Nous mettons des filtres sur nos écrans d’ordinateurs pour moins s’abimer les yeux, mais c’est d’absence
de vivant, de réel, dont nos yeux crient famine. L’internet avec ses blogs, ses t’chats, ses messageries instantanées, ses forums, ses webcams, est un abime sans fond, dans lequel nous nous
fourvoyons. Certains y sont des jours entiers, des nuits complètes, dès qu’ils rentrent chez eux, ou même, ne sortent pas pour y rester. Ils font tout ce qu’ils n’osent pas vivre, en réalité. Le
quotidien y est tellement simple, si facile, si aisé. On y fait même ses courses. A dire vrai, nous pouvons tout y faire, même y rencontrer l’homme idéal. Il suffit juste de taper vos critères et
s’est servi. Plus besoin d’errer de rencontre en rencontre et de désillusion en réalité. Si celui-ci ne vous plaît pas, jetez-le ! C’est comme un paquet de mouchoirs en papier ; on se
sert, on utilise, on jette. L’internet, c’est 90% de sites pornographiques et de vente de sexe en tout genre. Alors, dans les 10% qui vous restent, vous pouvez aussi espérer trouver la
possibilité d’échanger, de découvrir, de vous enrichir, de récolter des informations, mais là encore, il faudra faire le tri. C’est inimaginable ce formidable réseau qui nous permet de dialoguer
avec des personnes à l’autre bout du globe, quand nous ne disons même plus bonjour à notre voisin. On appelle cela la mondialisation ! Une ouverture sur le monde ! La vie en
réseau ! Or, tout de même, nous pouvons avouer qu’à notre époque, nous n’avons jamais eu autant de moyens de communication, jamais ils n’ont été aussi nombreux, diversifiés, rapides,
instantanés, efficaces, et pourtant, nous ne nous sommes jamais aussi peu rencontrés. Ce qui le pervertit, c’est l’usage que nous en faisons.
En conclusion, Marjane Satrapi qui a réalisé le dessin animé Persepolis, expliquait, je
cite : « C’est un choix de faire de l’animation sur papier, dessiner à la main, avec un crayon, même si évidemment cela prend plus de temps. (…) En plus, la machine produit une image
qui est parfaite, or l’être humain étant imparfait, c’est pas du tout à l’image de l’être humain. Il y a quelque chose qui cloche, c’est cet espèce d’aspect froid qu’il y a, c’est cette
perfection qui ne correspond pas à nous du tout. Et il y a cette vibration, en fait, dans la main qui fait que l’image, elle, existe. » Dès lors, que les jeux vidéo soient un divertissement,
pourquoi pas ? Qu’internet nous ouvre sur un monde plus vaste, une fois encore, nous pouvons lui accorder ces lettres de noblesse. En somme, c’est ce que nous y mettons, en tant qu’être
vivant et de chair, qui fait la différence.
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