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La foule : l’expression collective d’une pensée commune.

            Le 23 mars 1882, dans un article du Gaulois, Guy de Maupassant développait la thèse selon laquelle un individu dans une foule perd tout son sens critique et analytique. Si nous portons notre regard sur l’Histoire, nous ne pouvons que constater que certains mouvements de foule, certaines révolutions ont été tâchés de sang et de déraison. Cependant, une foule est une entité, composée de plusieurs sujets ayant chacun leur identité propre. C’est pourquoi, malgré ce constat, nous réfléchirons aux cas où la raison individuelle peut être le moteur même d’une foule, d’un rassemblement d’individus et servir à l’expression d’une pensée. Par conséquent, afin d’étayer cette réflexion, dans un premier point, nous affirmerons que la raison individuelle existe dans n’importe quel contexte. Puis, nous étudierons qu’une foule n’est pas forcément synonyme d’un simple rassemblement grégaire. Enfin, nous développerons l’idée que ce peut être un moyen, un espace où chacun oubli, le temps d’une cause commune, ses appartenances sociales et culturelles.
 
            Ainsi, la foule peut être l’expression collective d’une pensée commune. Dans les faits, ceci s’authentifie. Dès lors, elle n’aboutit pas systématiquement à des débordements de violence et de déraison, quand les individus qui s’y joignent, le font au nom d’une pensée, d’une idée, d’une conviction, d’un principe ou d’une revendication. En somme, leur présence se justifie parce qu’ils sont doués d’une raison individuelle précisément. Or, une personne isolée avec ses opinions n’a pas de poids politique. En conséquence, c’est la somme de tous ces Hommes additionnés qui fait la force du message pour celui à qui il est adressé. En effet, c’est l’objectif d’une manifestation où plus le nombre de ces participants est élevé, plus puissant sera l’impact sur la société et les politiques. Ceci à des fins qu’une loi ou une réforme ne soit pas votée ou soit modifiée. Ce peut être également l’expression d’une masse qui s’oppose et expose son refus d’accepter, de tolérer un fait. Nous pouvons ainsi, citer les manifestations qui ont eu lieu en l’honneur de certains journalistes assassinés à cause de ce qu’ils portaient à la lumière et révélaient, comme Anna Politkovskaia en Russie, Veronica Guerin en Irlande. Ces mouvements sont pacifiques et nécessaires, car ils sont le témoignage que les meurtriers ne peuvent commettre leur crime en toute impunité. Mais, ils sont, également, un hommage et une reconnaissance du travail et de la cause défendue par ces hommes et ces femmes. Qui plus est, nous ne pouvons que songer, aux mouvements pacifistes de Gandhi en Afrique du Sud et en Inde. Ce grand homme qui prônait la non-violence dans son combat, militant pour l’indépendance de l’Inde et un statut égalitaire entre les indiens et les blancs en Afrique du Sud. Il avait pour parole : « Œil pour œil et le monde deviendra aveugle. » Quant à ces Hommes qui se sont ralliés à sa cause, ils ont affronté la police et leur violence sans riposter. Ceci, ils ont pu le faire avec leur conviction intime que ce qu’ils défendaient était juste. Ils ne devaient pas plier à leur engagement, bien que cependant, l’indépendance de l’Inde devait être acquise s ans le sang et sans recours à la violence de leur part. Quant à Gandhi, chaque fois qu’il y a eu des débordements de la part des manifestants, il faisait une grève de la faim, jusqu’à la mort si nécessaire, afin de ramener ces derniers à la raison. Mais aussi, en tant que meneur de ce mouvement, il se considérait comme responsable de ces crimes, il se portait comme coupable, si ce qu’il avait mis en place dérivait. Au regard de ces faits, nous pouvons admettre que les êtres humains peuvent ne pas se rassembler pour former une masse sans raison et s’y perdre, mais au contraire, dans le but de s’y retrouver au sein d’une cause commune.
            En revanche, il s’avère que nous pouvons observer chez certains une sorte d’instinct grégaire. Ces derniers se rallient à un groupe, quelques soient ses idées, plutôt que d’être seuls. C’est ce que nous pouvons remarquer dans les effets de mode, tels que dans la musique, le style vestimentaire, un courant de pensée ou dans ce que nous nommons le politiquement correct et autres. Toutefois, nous ne pouvons limiter un rassemblement à cet instinct, car outre les modes, il y a ceux qui s’engagent, forts de leurs convictions personnelles et non formatés. De fait, ce qui nous lie à l‘Autre, c’est la communication grâce à laquelle nous pouvons établir des relations entre les êtres. L’une des formes de celle-ci peut s’exprimer au travers de la communion. Ce peut être dans le cadre de foule mystique ou dans ces manifestations à la pensée d’une personne décédée dont nous honorons la mémoire, comme je les ai citées ci-dessus, ou encore par une minute de silence. Evidemment, nous pouvons prier seuls ou penser seuls. Néanmoins, l’unité que forment des individus réunis, octroie à cette action une valeur forte, ne serait-ce que symboliquement. Être dans une foule, un individu parmi tant d’autres, mais en sachant que celui qui est à côté de nous et que chacune de ces personnes, sont ici présents dans le même état d’esprit, afin de communier ensemble, c’est une forme de communication. Mais, également pour ceux qui n’y étaient pas ou qui ne partagent pas le même sentiment que nous, ils y participent malgré tout, car désormais ils ne peuvent plus ignorer que certains ont d’autres convictions. D’où le fait que ces manifestations, même silencieuses, ont du poids et du sens. Ce n’est pas pour se fondre dans une masse informe que nous nous y joignons, mais afin que le message que nous exprimons puise dans cette ressource toute sa force. De la sorte, ces raisons individuelles mises en commun permettent que nous nous sentions un peu moins seuls avec nous-mêmes, car nous les partageons ensemble, nous savons que d’autres partagent nos raisons, que le reste des absents savent que nous sommes des centaines, des milliers, voire des millions à penser ainsi et qu’ils ne peuvent plus en faire abstraction.
            Enfin, ces rassemblements en foule est un espace où chacun peut y oublier ses appartenances sociales et culturelles. En effet, étant donné que ce qui nous fédère est un goût commun, une pensée commune, une conviction commune, peu importe d’où nous venons et qui nous sommes. L’essentiel est la raison de notre présence, dans ce moment donné. Dans les manifestations, peu importe d’où nous venons, tant que nous adhérons au principe, à la revendication défendue, nous sommes à notre place. Dans les activités culturelles, telles que le théâtre, une conférence, un débat, une exposition, un musée ou encore un concert, pourvu que nous y soyons pour partager le plaisir de découvrir, écouter, regarder, échanger une idée ou un artiste, nous y sommes à notre place. L’année dernière, la presse s’est faite écho du premier et dernier concert de Barbra Streisand en France, et notamment du prix excessif, selon eux, des places. Cependant, pour ceux qui ont pu s’y rendre, il était impressionnant de constater à quel point ce concert réunissait des classes sociales qui ne se côtoient pas habituellement. En effet, nous pouvions observer dans la foule, des personnes issues d’un milieu aisé, pour ne pas dire riche, des personnalités conséquentes, et d’autres de la classe moyenne. Le contraste était époustouflant, car visible ne serait-ce que d’un point de vue vestimentaire. Or, ces différences de milieu social, qui dans notre quotidien fait que nous ne nous rencontrons pas, car ne fréquentant pas les mêmes lieux, n’avaient dans ce cadre-là aucune importance. Le tout offrait que chacun, était réuni ici, afin de partager cet événement unique en France, au travers du plaisir et du désir que nous avions à être là, pour écouter et voir cette artiste. Dans ce cas-là, nous faisions partie d’un corps qui nous transcendait.
 
            En conclusion, les révolutions sanglantes, qui dégénèrent, sont sans doute les plus marquantes de notre Histoire. Elles sont aussi plus vendeuses de papier pour la presse en mal de sensations fortes et de gros titres accrocheurs. Par conséquent, elles sont plus médiatisées. Cependant, nous ne pouvons réduire les mouvements de foule à une masse informe, privée de raison individuelle et d’autant moins commune. Nous avons des témoignages de rassemblements pacifiques qui ont, eux aussi, contribué à changer le monde ou une politique. Qui plus est, ils sont un vecteur d’expression, comme de communication. Dès lors, ceci est possible, car les êtres qui les composent, sont doués d’une pensée individuelle. Ce n’est pas un hasard, si les régimes dictatoriaux interdisent, empêchent, condamnent ou répriment ces mouvements, car ils sont précisément un des outils de la liberté. Un espace où la liberté individuelle de pensée, d’opinion et d’expression a du pouvoir et du sens. Ainsi, nous pourrions réfléchir au fait que ces différentes manifestations sont l’un des fondements de notre richesse et la preuve d’un peuple libre. C’est pourquoi, la mode qui nous dicte et prône ce que nous devons penser, lire, écouter, porter, manger, acheter, être, ce qui est politiquement correct, où tout doit être lisse et sans défaut, pourrait être, simplement, une nouvelle forme de dictature moderne.
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